Louis Antoine de Bougainville
VOYAGE AUTOUR
DU MONDE
PAR LA
FRÉGATE LA BOUDEUSE ET LA FLÛTE L'ÉTOILE
(1771)
Au roi
SIRE,
Le voyage dont je vais rendre compte est le premier de
cette espèce entrepris par les Français et exécuté par les vaisseaux de VOTRE
MAJESTÉ. Le monde entier lui devait déjà la connaissance de la figure de la
terre. Ceux de vos sujets à qui cette importante découverte était confiée,
choisis entre les plus illustres savants français, avaient déterminé les
dimensions du globe.
L'Amérique, il est vrai, découverte et conquise, la route
par mer frayée aux Indes et aux Moluques, sont des prodiges de courage et de
succès qui appartiennent sans contestation aux Espagnols et aux Portugais.
L'intrépide Magellan, sous les auspices d'un Roi qui se connaissait en hommes,
échappa au malheur si ordinaire à ses pareils, de passer pour un visionnaire ;
il ouvrit la barrière, franchit les pas difficiles et, malgré le sort qui le
priva du plaisir de ramener son vaisseau à Séville d'où il était parti, rien ne
put lui dérober la gloire d'avoir le premier fait le tour du globe. Encouragés
par son exemple, les navigateurs anglais et hollandais trouvèrent de nouvelles
terres et enrichirent l'Europe en l'éclairant.
Mais cette espèce de primauté et d'aînesse en matière de
découvertes n'empêche pas les navigateurs français de revendiquer avec justice
une partie de la gloire attachée à ces brillantes mais pénibles entreprises.
Plusieurs régions de l'Amérique ont été trouvées par des sujets courageux des
Rois vos ancêtres et Gonneville, né à Dieppe, a le premier abordé aux terres
australes. Différentes causes tant intérieures qu'extérieures ont paru depuis
suspendre à cet égard le goût et l'activité de la maison.
VOTRE MAJESTÉ a Voulu profiter du loisir de la paix pour
procurer à la géographie des connaissances utiles à l'humanité. Sous vos
auspices, SIRE, nous sommes entrés dans la carrière ; des épreuves de tout genre
nous attendaient à chaque pas, la patience et le zèle ne nous ont pas manqué.
C'est l'histoire de nos efforts que j'ose présenter à VOTRE MAJESTÉ, votre
approbation en fera le succès.
Je suis avec le plus profond respect,
DE VOTRE MAJESTÉ,
SIRE,
Le très humble et très soumis serviteur et sujet, DE
BOUGAINVILLE.
CHAPITRE I
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
J'ai pensé qu'il serait à propos de présenter à la tête de
ce récit, l'énumération de tous les voyages exécutés autour du monde, et des
différentes découvertes faites jusqu'à ce jour dans la mer du Sud ou Pacifique.
Ce fut en 1519 que Ferdinand
Magellan, Portugais, commandant cinq vaisseaux espagnols, partit de Séville,
trouva le détroit qui porte son nom, par lequel il entra dans la mer Pacifique,
où il découvrit deux petites îles désertes dans le sud de la ligne, ensuite les
îles Larrones, et enfin les Philippines. Son vaisseau, nommé La Victoire revenu
en Espagne, seul des cinq, par le cap de Bonne-Espérance, fut hissé à terre à
Séville, comme un monument de cette expédition, la plus hardie peut-être que les
hommes eussent encore faite. Ainsi fut démontrée physiquement, pour la première
fois, la sphéricité et l'étendue de la circonférence de la terre.
Drake, Anglais, partit de
Plymouth avec cinq vaisseaux, le 15 septembre 1577, y rentra avec un seul, le 3
novembre 1580. Il fit, le second, le tour du globe. La reine Elisabeth vint
manger à son bord, et son vaisseau, nommé Le Pélican, fut soigneusement conservé
à Deptfort dans un bassin avec une inscription honorable sur le grand mât. Les
découvertes attribuées à Drake sont fort incertaines. On marque sur les cartes,
dans la mer du Sud, une côte sous le cercle polaire, plus quelques îles au nord
de la ligne, plus aussi au nord la Nouvelle Albion.
Le chevalier Thomas
Cavendish, Anglais, partit de Plymouth le 21 juillet 1586, avec trois vaisseaux,
y rentra avec deux, le 9 septembre 1588. Ce voyage, le troisième fait autour du
monde, ne produisit aucune découverte.
Olivier de Noort, Hollandais,
sortit de Rotterdam le 2 juillet 1598, avec quatre vaisseaux, passa le détroit
de Magellan, cingla le long des côtes occidentales de l'Amérique, d'où il se
rendit aux Larrones, aux Philippines, aux Moluques, au cap de Bonne-Espérance,
et rentra à Rotterdam avec un seul vaisseau, le 26 août 1601. Il n'a fait aucune
découverte dans la mer du Sud.
Georges Spilberg, Allemand au
service de la Hollande, fit voile de Zélande le 8 août 1614, avec six navires,
perdit deux vaisseaux avant que d'être rendu au détroit de Magellan, le
traversa, fit des courses sur les côtes du Pérou et du Mexique, d'où, sans rien
découvrir dans sa route, il passa aux Larrones et aux Moluques. Deux de ses
vaisseaux rentrèrent dans les ports de Hollande le 1er juillet 1617.
Presque dans le même temps,
Jacques Lemaire et Schouten immortalisaient leur nom. Ils sortent du Texel le 14
juin 1615, avec les vaisseaux La Concorde et le Horn, découvrent le détroit qui
porte le nom de Lemaire, entrent les premiers dans la mer du Sud en doublant le
cap de Horn ; y découvrent par quinze degrés quinze minutes de latitude sud, et
environ cent quarante-deux degrés de longitude occidentale de Paris, l'île des
Chiens ; par quinze degrés de latitude sud à cent lieues dans l'ouest, l'île
sans Fond ; par quatorze degrés quarante-six minutes sud, et quinze lieues plus
à l'ouest, l'île Water ; à vingt lieues de celle-là dans l'ouest, l'île des
Mouches ; par les seize degrés dix minutes sud, et de cent soixante-treize à
cent soixante-quinze degrés de longitude occidentale de Paris, deux îles, celle
des Cocos, et celle des Traîtres ; cinquante lieues plus ouest, celle
d'Espérance, puis l'île de Horn, par quatorze degrés cinquante-six minutes de
latitude sud, environ cent soixante-dix neuf degrés de longitude orientale de
Paris. Ensuite ils cinglent le long des côtes de la Nouvelle-Guinée, passent
entre son extrémité occidentale et Gilolo, et arrivent à Batavia en octobre
1616. Georges Spilberg les y arrête, et on les envoie en Europe sur des
vaisseaux de la Compagnie : Lemaire meurt de maladie à Maurice, Schouten revoit
sa patrie. La Concorde et le Horn rentrèrent après deux ans et dix jours.
Jacques L'Hermite,
Hollandais, et Jean Hugues Schapenham, commandant une flotte de onze vaisseaux,
partirent en 1623 avec le projet de faire la conquête du Pérou ; ils entrèrent
dans la mer du Sud par le cap de Horn, et guerroyèrent sur les côtes espagnoles,
d'où ils se rendirent aux Larrones, sans faire aucune découverte dans la mer du
Sud, puis à Batavia. L'Hermite mourut en sortant du détroit de la Sonde, et son
vaisseau, presque seul de sa flotte, ternit au Texel le 9 juillet 1626.
En 1683, Cowley, Anglais,
partit de la Virginie ; il doubla le cap de Horn, fit diverses courses sur les
côtes espagnoles, se rendit aux Larrones, et revint par le cap de
Bonne-Espérance en Angleterre, où il arriva le 12 octobre 1686. Ce navigateur
n'a fait aucune découverte dans la mer du Sud ; il prétend avoir découvert dans
celle du Nord, par quarante-sept degrés de latitude australe et quatre-vingts
lieues de la côte des Patagons, l'île Pepis. Je l'ai cherchée trois fois, et les
Anglais deux, sans la trouver.
Wood Roger, Anglais, sortit
de Bristol le 2 août 1708, passa le cap de Horn, fit la guerre sur les côtes
espagnoles jusqu'en Californie, d'où, par une route frayée déjà plusieurs fois,
il passa aux Larrones, aux Moluques, à Batavia et, doublant le cap de Bonne
Espérance, il ternit aux Dunes le 1er octobre 1711.
Dix ans après, Roggewin,
Mecklembourgeois, au service de la Hollande, sortit du Texel avec trois
vaisseaux, il entra dans la mer du Sud par le cap de Horn, y chercha la Terre de
Davis sans la trouver ; découvrit dans le sud du tropique austral l'île de
Pâques, dont la latitude est incertaine ; puis, entre le quinzième et le
seizième parallèle austral, les îles Pernicieuses, où il perdit un de ses
vaisseaux ; puis à peu près dans la même latitude, les îles Aurore, Vespres, le
Labyrinthe composé de six îles, et l'île de la Récréation, où il relâcha. Il
découvrit ensuite, sous le douzième parallèle sud, trois îles, qu'il nomma îles
de Bauman, et enfin, sous le onzième parallèle austral, les îles de Thienhoven
et Groningue ; naviguant ensuite le long de la Nouvelle-Guinée et des Terres des
Papous, il vint aborder à Batavia, où ses vaisseaux furent confisqués.
L'amiral Roggewin repassa en
Hollande de sa personne sur les vaisseaux de la Compagnie, et arriva au Texel le
11 juillet 1723, six cent quatre-vingts jours après son départ du même lieu.
Le goût des grandes
navigations paraissait entièrement éteint, lorsque en 1741 l'amiral Anson fit
autour du globe le voyage dont l'excellente relation est entre les mains de tout
le monde, et qui n'a rien ajouté à la géographie.
Depuis ce voyage de l'amiral
Anson, il ne s'en est point fait de grand pendant plus de vingt années.
L'esprit de découverte a
semblé récemment se ranimer.
Le commodore Byron part des
Dunes le 20 juin 1764, traverse le détroit de Magellan, découvre quelques îles
dans la mer du Sud, faisant sa route presque au nord-ouest, arrive à Batavia le
28 novembre 1765, au Cap le 24 février 1766 et le 9 mai aux Dunes, six cent
quatre-vingt-huit jours après son départ.
Deux mois après le retour du
commodore Byron, le capitaine Wallis part d'Angleterre avec les vaisseaux le
Deflin et le Swallow, il traverse le détroit de Magellan, est séparé
du Swallow, que commandait le capitaine Carteret, au débouquement dans la
mer du Sud ; il y découvre une île environ par le dix-huitième parallèle à peu
près en août 1767 ; il remonte vers la ligne, passe entre les Terres des Papous,
arrive à Batavia en janvier 1768, relâche au cap de Bonne-Espérance, et enfin
rentre en Angleterre au mois de mai de la même année.
Son compagnon Carteret, après
avoir essuyé beaucoup de misères dans la mer du Sud, arrive à Macassar au mois
de mars 1768, avec perte de presque tout son équipage, à Batavia le 15
septembre, au cap de Bonne Espérance à la fin de décembre. On verra que je l'ai
rencontré à la mer le 18 février 1769, environ par les onze degrés de latitude
septentrionale. Il n'est arrivé en Angleterre qu'au mois de juin.
On voit que de ces treize
voyages autour du monde aucun n'appartient à la nation française, et que six
seulement ont été faits avec l'esprit de découverte ; savoir, ceux de Magellan,
de Drake, de Lemaire, de Roggewin, de Byron et de Wallas ; les autres
navigateurs, qui n'avaient pour objet que de s'enrichir par les courses sur les
Espagnols, ont suivi des routes connues sans étendre la connaissance du globe.
En 1714, un Français, nommé
La Barbinais le Gentil, était parti sur un vaisseau particulier, pour aller
faire le commerce sur les côtes du Chili et du Pérou. De là, il se rendit en
Chine où, après avoir séjourné près d'un an dans divers comptoirs, il s'embarqua
sur un autre bâtiment que celui qui l'y avait amené, et revint en Europe, ayant
à la vérité fait de sa personne le tour du monde, mais sans qu'on puisse dire
que ce soit un voyage autour du monde fait par la nation française.
Parlons maintenant de ceux
qui, partant soit d'Europe, soit des côtes occidentales de l'Amérique
méridionale, soit des Indes orientales, ont fait des découvertes dans la mer du
Sud, sans avoir fait le tour du monde.
Il paraît que c'est un
Français, Paulmier de Gonneville, qui a fait les premières en 1503 et 1504 ; on
ignore où sont situées les terres auxquelles il a abordé, et dont il a ramené un
habitant, que le gouvernement n'a point renvoyé dans sa patrie, mais auquel
Gonneville, se croyant alors personnellement engagé envers lui, a fait épouser
son héritière.
Alfonse de Salazar, Espagnol,
découvrit en 1525 l'île Saint-Barthélemy, à quatorze degrés de latitude nord, et
environ cent cinquante-huit degrés de longitude à l'est de Paris.
Alvar de Saavedra, parti d'un
port du Mexique en 1526, découvrit, entre le neuvième et le onzième parallèle
nord, un amas d'îles qu'il nomma les îles des Rois, à peu près par la même
longitude que l'île Saint-Barthélemy ; il se rendit ensuite aux Philippines et
aux Moluques ; et, en revenant au Mexique, il eut le premier connaissance des
îles ou terres nommées Nouvelle-Guinée et Terres des Papous. Il découvrit encore
par douze degrés nord, environ à quatre-vingts lieues dans l'est des îles des
Rois, une suite d'îles basses, nommées les îles des Barbus.
Diego Hurtado et Fernand de
Grijalva, partis du Mexique en 1433, pour reconnaître la mer du Sud, ne
découvrirent qu'une île située par vingt degrés de longitude ouest de Paris. Ils
la nommèrent île Saint-Thomas.
Jean Gaëtan, appareillé du
Mexique en 1542, fit aussi sa route au nord de la ligne. Il y découvrit entre le
vingtième et le neuvième parallèle, à des longitudes différentes, plusieurs
îles ; à savoir, Rocca, Partida, les îles du Corail, celles du Jardin, la
Matelote, l'île d'Arézise, et enfin il aborda à la Nouvelle-Guinée ou plutôt,
suivant son rapport, à la Nouvelle-Bretagne ; mais Dampierre n'avait pas encore
découvert le passage qui porte son nom.
Le voyage suivant est plus
fameux que tous les précédents.
Alvar de Mendoce et Mindana,
partis du Pérou en 1567, découvrirent les îles célèbres que leur richesse fit
nommer îles de Salomon ; mais, en supposant que les détails rapportés sur la
richesse de ces îles ne soient pas fabuleux, on ignore où elles sont situées, et
c'est vainement qu'on les a recherchées depuis. Il paraît seulement qu'elles
sont dans la partie australe de la ligne, entre le huitième et le douzième
parallèle. L'île Isabella et la Terre de Guadalcanal, dont les mêmes voyageurs
font mention, ne sont pas mieux connues.
En 1579, Pedro Sarmiento,
parti du Callao del Lima, avec deux vaisseaux, entra le premier par la mer du
Sud dans le détroit de Magellan. Il y fit des observations importantes, et
montra dans cette expédition autant de courage que d'intelligence. La relation
de ce voyage a été imprimée à Madrid en 1768. Elle renferme des détails
intéressants pour tous les navigateurs qui seront dans le cas de franchir le
détroit de Magellan.
En 1595, Alvar de Mindana,
qui avait été du voyage fait par Mendoce dans l'année 1567, repartit du Pérou
avec quatre navires pour la recherche des îles de Salomon. Il avait avec lui
Fernand de Quiros, devenu depuis célèbre par ses propres découvertes. Mindana
découvrit entre le neuvième et le onzième parallèle méridional, environ par cent
huit degrés à l'ouest de Paris, les îles Saint-Pierre, Magdelaine, la Dominique
et Christine, qu'il nomma les Marquises de Mendoce, du nom de dona Isabella de
Mendoce, qui était du voyage ; environ vingt-quatre degrés plus à l'ouest, il
découvrit les îles Saint-Bernard ; presque à deux cents lieues dans l'ouest de
celle-ci ; l'île Solitaire, et enfin l'île Sainte-Croix, située à peu près par
cent quarante degrés de longitude orientale de Paris. La flotte navigua de là
aux Larrones, et enfin aux Philippines, où n'arriva pas le général Mindana : on
n'a pas su ce qu'était devenu son navire.
Fernand de Quiros, compagnon
de l'infortuné Mindana, avait ramené au Pérou dona Isabella. Il en repartit avec
deux vaisseaux, le 21 décembre 1605, et prit sa route à peu près dans
l'ouest-sud-ouest. Il découvrit d'abord une petite île vers le vingt-cinquième
degré de latitude sud, environ par cent vingt-quatre degrés de longitude
occidentale de Paris ; puis, entre dix-huit et dix-neuf degrés sud, sept ou huit
autres îles basses et presque noyées, qui portent son nom ; et par le treizième
degré de latitude sud, environ cent cinquante sept degrés à l'ouest de Paris,
l'île qu'il nomma de la Belle Nation. En recherchant ensuite l'île Sainte-Croix
qu'il avait vue dans son premier voyage, recherche qui fut vaine, il découvrit
par treize degrés de latitude sud, et à peu près cent soixante-seize degrés de
longitude orientale de Paris, l'île de Taumaco, puis à environ cent lieues à
l'ouest de cette île, par quinze degrés de latitude sud, une grande terre qu'il
nomma la Terre australe du Saint-Esprit, terre que les divers géographes ont
diversement placée. Là il finit de courir à l'ouest, et reprit à la fin de
l'année 1606, après avoir encore infructueusement cherché l'île Sainte-Croix.
Abel Tasman, sorti de Batavia
le 14 août 1642, découvrit par quarante-deux degrés de latitude australe, et
environ cent cinquante-cinq degrés à l'est de Paris, une terre qu'il nomma
Vandiemen ; il la quitta faisant route à l'ouest, et environ à cent soixante
degrés de notre longitude orientale, il découvrit la Nouvelle Zélande par
quarante-deux degrés dix minutes sud. Il en suivit la côte environ jusqu'au
trente-quatrième degré de latitude sud, d'où il cingla au nord-est, et découvrit
par vingt-deux degrés trente-cinq minutes, environ cent soixante-quatorze degrés
à l'est de Paris, les îles Pylstaart, Amsterdam et Rotterdam. Il ne poussa pas
ses recherches plus loin et revint à Batavia en passant entre la Nouvelle-Guinée
et Gilolo.
On a donné le nom général de
Nouvelle-Hollande à une vaste suite, soit de terres, soit d'îles, qui s'étend
depuis le sixième jusqu'au trente-quatrième degré de latitude australe, entre le
cent cinquième et le cent quarantième degré de longitude orientale du méridien
de Paris. Il était juste de la nommer ainsi, puisque ce sont presque tous des
navigateurs hollandais qui ont reconnu les différentes parties de cette contrée.
La première terre découverte en ces parages fut la terre de Concorde, autrement
appelée d'Endracht, du nom du vaisseau que montait celui qui l'a trouvée en
1616, par le vingt-quatre et le vingt-cinquième degré de latitude sud. En 1618,
une autre partie de cette terre, située à peu près sous le quinzième parallèle,
fut découverte par Zéachen, qui lui donna le nom d'Amhem et de Diemen ; et ce
pays n'est pas le même que celui nommé depuis Diemen par Tasman. En 1619, Jean
d'Edels donna son nom à une portion méridionale de la Nouvelle-Hollande. Une
autre portion, située entre le trentième et le trente-troisième parallèle, reçut
celui de Lieuwin. Pierre de Nuitz, en 1627, imposa le sien à une côte qui paraît
faire la suite de celle de Leuwin dans l'ouest. Guillaume de Witt appela de son
nom une partie de la côte occidentale, voisine du tropique du Capricorne,
quoiqu'elle dû porter celui du capitaine Viane, Hollandais, qui, en 1628, avait
payé l'honneur de cette découverte par la perte de son navire et de toutes ses
richesses.
Dans la même année 1628,
entre le dixième et le vingtième parallèle, le grand golfe de la Carpentarie fut
découvert par Pierre Carpenter, Hollandais, et cette nation a souvent depuis
fait reconnaître toute cette côte.
Dampierre, Anglais, partant
de la grande Timor, avait fait en 1687 un premier voyage sur les côtes de la
Nouvelle-Hollande, et était abordé entre la terre d'Amhem et celle de Diemen ;
cette course, fort courte, n'avait produit aucune découverte. En 1699, il partit
d'Angleterre avec l'intention expresse de reconnaître toute cette région sur
laquelle les Hollandais ne publiaient point les lumières qu'ils possédaient. Il
en parcourut la côte occidentale depuis le vingt-huitième jusqu'au quinzième
parallèle. Il eut la vue de la terre de Concorde, de celle de Witt et conjectura
qu'il pouvait exister un passage au sud de la Carpentarie. Il retourna ensuite à
Timor, d'où il revint visiter les îles des Papous, longea la Nouvelle-Guinée,
découvrit le passage qui porte son nom, appela Nouvelle-Bretagne la grande île
qui forme ce détroit à l'est, et reprit sa course pour Timor le long de la
Nouvelle-Guinée. C'est ce même Dampierre qui, depuis 1683, jusqu'en 1691, tantôt
flibustier, tantôt commerçant, avait fait le tour du monde en changeant de
navires.
Tel est l'exposé succinct des
divers voyages autour du globe, et des découvertes différentes faites dans le
vaste océan Pacifique, jusqu'au temps de notre départ.
Depuis notre retour en France
et la première édition de cet ouvrage, des navigateurs anglais sont revenus d'un
nouveau voyage autour du monde, et ce voyage me paraît être celui des modernes
de cette espèce où on a fait le plus de découvertes en tous genres. Le nom du
navire est l'Endeavour ; il était commandé par le capitaine Cook, et portait
MM. Bancks et Solander, deux savants illustres. La relation de la partie
maritime du voyage a déjà paru ; et celle de MM. Bancks et Solander, avec tous
les détails concernant l'histoire naturelle, est annoncée pour l'hiver prochain.
En attendant, j'ai cru à propos de placer ici un abrégé de l'extrait de ce
fameux voyage que M. Bancks lui-même a envoyé à l'Académie des sciences de
Paris.
Partis de Plymouth le 25 août
1768, ils arrivent à la Terre de Feu, le 16 janvier 1669 après deux relâches,
l'une à Madère, l'autre à Rio de Janeiro. Ils s'arrêtent cinq jours à la baie de
Bon-Succès, et, ayant doublé le cap de Horn, ils dirigent leur route sur Tahiti.
Du 13 avril au 13 juillet ils séjournent dans cette île, où ils observent en
juin le passage de Vénus sur le disque du soleil. En sortant de Tahiti, un des
Tahitiens embarqués avec eux les détermine à s'arrêter à quelques-unes des îles
voisines ; ils en visitent six où ils trouvent les mêmes mœurs et le même
langage qu'à Tahiti.
De là ils dirigent leur route
pour attaquer la Nouvelle-Zélande par quarante degrés de latitude australe.
Ils y atterrent le 3 octobre
sur la côte orientale, et reconnaissent parfaitement, en six mois de
circumnavigation, que la Nouvelle-Zélande, au lieu d'être partie du continent
austral, comme on le supposait assez généralement, est composée de deux îles
sans aucune terre ferme dans le voisinage. Ils observent aussi qu'on y parle
différents dialectes de la langue de Tahiti, tous passablement entendus par le
Tahitien embarqué dans l'Endeavour.
Leurs découvertes ne se
bornent pas à celles-là ; après avoir quitté le 31 mars 1770 les côtes de la
Nouvelle-Zélande, ils viennent atterrer par les trente-huit degrés de latitude
australe sur la partie orientale de la Nouvelle-Hollande, ils la côtoient en
remontant vers le nord, ils y font plusieurs mouillages et des reconnaissances,
jusqu'au 10 juin où ils échouent sur un rocher par les quinze degrés de latitude
dans les parages où l'on verra que je me suis trouvé fort embarrassé ; ils
restent échoués vingt-trois heures et passent deux mois à se radouber dans un
petit port voisin de ce rocher qui avait failli leur être fatal. Après avoir été
plusieurs autres fois en risque dans ces parages funestes, ils trouvent enfin
par dix degrés de latitude australe un détroit entre la Nouvelle-Hollande et les
terres de la Nouvelle-Guinée par lequel ils débouchent dans la mer des Indes.
Insatiables de recherches,
ils visitent encore les côtes méridionales et occidentales de la
Nouvelle-Guinée, viennent ensuite ranger la côte méridionale de l'île Java,
passent le détroit de la Sonde, et arrivent le 9 octobre à Batavia. Ils y
séjournent deux mois, relâchent ensuite au cap de Bonne-Espérance, à l'île
Sainte-Hélène, et mouillent enfin aux Dunes le 13 juillet 1771, ayant enrichi le
monde de grandes connaissances en géographie et de découvertes intéressantes
dans les trois règnes de la nature.
Cette esquisse fera désirer
impatiemment aux lecteurs la relation détaillée de cette instructive expédition,
et doit me rendre encore plus timide à publier le récit de la mienne. Avant que
de le commencer, qu'il me soit permis de prévenir qu'on ne doit pas en regarder
la relation comme un ouvrage d'amusement : c'est surtout pour les marins qu'elle
est faite. D'ailleurs cette longue navigation autour du globe n'offre pas la
ressource des voyages de mer faits en temps de guerre, lesquels fournissent des
scènes intéressantes pour les gens du monde. Encore si l'habitude d'écrire avait
pu m'apprendre à sauver par la forme une partie de la sécheresse du fond ! Mais,
quoique initié aux sciences dès ma plus tendre jeunesse, ou les leçons que
daigna me donner M. d'Alembert me mirent dans le cas de présenter à l'indulgence
du public un ouvrage sur la géométrie, je suis maintenant bien loin du
sanctuaire des sciences et des lettres ; mes idées et mon style n'ont que trop
pris l'empreinte de la vie errante et sauvage que je mène depuis douze ans. Ce
n'est ni dans les forêts du Canada, ni sur le sein des mers, que l'on se forme à
l'art d'écrire, et j'ai perdu un frère dont la plume aimée du public eût aidé à
la mienne. Au reste, je ne cite ni ne contredis personne ; je prétends encore
moins établir ou combattre aucune hypothèse. Quand même les différences très
sensibles, que j'ai remarquées dans les diverses contrées où j'ai abordé, ne
m'auraient pas empêché de me livrer à cet esprit de système, si commun
aujourd'hui, et cependant si peu compatible avec la vraie philosophie, comment
aurais-je pu espérer que ma chimère, quelque vraisemblance que je susse lui
donner, pût jamais faire fortune ? Je suis voyageur et marin, c'est-à-dire un
menteur et un imbécile aux yeux de cette classe d'écrivains paresseux et
superbes qui, dans l'ombre de leur cabinet, philosophent à perte de vue sur le
monde et ses habitants, et soumettent impérieusement la nature à leurs
imaginations. Procédé bien singulier, bien inconcevable de la part des gens qui,
n'ayant rien observé par eux-mêmes, n'écrivent, ne dogmatisent que d'après des
observations empruntées de ces mêmes voyageurs auxquels ils refusent la faculté
de voir et de penser. Je finirai ce discours en rendant justice au courage, au
zèle, à la patience invincible des officiers et équipages de mes deux vaisseaux.
Il n'a pas été nécessaire de les animer par un traitement extraordinaire, tel
que celui que les Anglais ont cru devoir faire aux équipages de M. Byron. Leur
constance a été à l'épreuve des positions les plus critiques, et leur bonne
volonté ne s'est pas un instant ralentie. C'est que la nation française est
capable de vaincre les plus grandes difficultés, et que rien n'est impossible à
ses efforts, toutes les fois qu'elle voudra se croire elle-même l'égale au moins
de telle nation que ce soit au monde.
Dans le mois de février 1764,
la France avait commencé un établissement aux îles Malouines. L'Espagne
revendiqua ces îles, comme étant une dépendance du continent de l'Amérique
méridionale ; et son droit ayant été reconnu par le roi, je reçus l'ordre
d'aller remettre nos établissements aux Espagnols, et de me rendre ensuite aux
Indes orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques. On me donna
pour cette expédition le commandement de la frégate La Boudeuse, de
vingt-six canons de douze, et, je devais être joint aux îles Malouines par la
flûte L’Étoile, destinée à m'apporter les vivres nécessaires à notre
longue navigation et à me suivre pendant le reste de la campagne.
Le retard, que diverses
circonstances ont mis à la jonction de cette flûte avec moi, a allongé ma
campagne de près de huit mois.
Dans les premiers jours du
mois de novembre 1766, je me rendis à Nantes où La Boudeuse venait d'être
construite, et où M. Duclos-Guyot, capitaine de brûlot, mon second, en faisait
l'armement. Je la trouvai arquée de sept pouces ; ce qui provenait de ce qu'il
s'est formé un banc à l'endroit où elle a été lancée à l'eau. Le 5 de ce mois,
nous descendîmes de Paimbeuf à Mindin pour achever de l'armer ; et le 15, nous
fîmes voile de cette rade pour nous rendre à la rivière de la Plata. Je devais y
trouver les deux frégates espagnoles la Esmeralda et la Liebre
sorties du Ferrol le 17 octobre, et dont le commandant était chargé de recevoir
les îles Malouines au nom de Sa Majesté Catholique.
Le 5 à midi, nous
appareillâmes de la rade de Brest.
Je fus obligé de couper mon
câble à trente brasses de l'ancre, le vent d'est très frais et le jusant
empêchant de virer à pic et me faisant appréhender d'abattre trop près de la
côte. Mon état-major était composé de onze officiers, trois volontaires, et
l'équipage de deux cent trois matelots, officiers mariniers, soldats, mousses et
domestiques. M. le prince de Nassau Siegen avait obtenu du roi la permission de
faire cette campagne. À quatre heures après-midi, le milieu de l'île d'Ouessant
me restait au nord-quart-nord-est du compas à la distance d'environ cinq lieues
et demie, et ce fut d'où je pris mon point de départ, sur le Neptune français
dont je me suis toujours servi dans le cours du voyage.
Pendant les premiers jours
nous eûmes assez constamment les vents d'ouest-nord-ouest et sud-ouest, grand
frais. Le 14, à sept heures du soir, le vent étant assez frais à l'est-sud-est
et la mer très grosse de la partie de l'ouest et du nord-ouest, dans un roulis,
le bout de bâbord de la grande vergue entra dans l'eau d'environ trois pieds, ce
que nous n'aurions pas cru possible, la vergue étant haute.
Le 17 après-midi, on eut
connaissance des Salvages, le 18 de l'île de Palme et le 19 de l'île de Fer.
Ce qu'on nomme les Salvages
est une petite île d'environ une lieue d'étendue de l'est à l'ouest ; elle est
basse au milieu, mais à chaque extrémité s'élève un mondrain ; une chaîne de
roches, dont quelques-unes paraissent au-dessus de l'eau, s'étend du côté de
l'ouest à deux lieues de l'île : il y a aussi du côté de l'est quelques
brisants, mais qui ne s'en écartent pas beaucoup.
La vue de cet écueil nous
avait avertis d'une grande erreur dans l'estime de notre route ; mais je ne
voulus l'apprécier qu'après avoir eu connaissance des îles Canaries, dont la
position est exactement déterminée.
La vue de l'île de Fer me
donna avec certitude cette correction que j'attendais. Le 19 à midi, j'observai
vingt-huit degrés deux minutes de latitude boréale ; et en la faisant cadrer
avec le relèvement de l'île de Fer, pris à cette même heure, je trouvai une
différence de quatre degrés sept minutes, valant par le parallèle de vingt-huit
degrés deux minutes, environ soixante et douze lieues, donc j'étais plus est que
mon estime. Cette erreur est fréquente dans la traversée du cap Finisterre aux
Canaries, et je l'avais éprouvée en d'autres voyages : les courants, par le
travers du détroit de Gibraltar, portant à l'est avec rapidité.
J'eus en même temps occasion
de remarquer que les Salvages sont mal placées sur la carte de M. Bellin. En
effet, lorsque nous en eûmes connaissance le 17 après-midi, la longitude que
nous donnait leur relèvement différait de notre estime de trois degrés dix-sept
minutes à l'est. Cependant cette même différence s'est trouvée, le 19, de quatre
degrés sept minutes, en corrigeant notre point sur le relèvement de l'île de
Fer, dont la longitude est déterminée par des observations astronomiques. Il est
à remarquer que, pendant les deux jours écoulés entre la vue des Salvages et
celle de l'île de Fer, nous avons navigué avec un vent large, frais et assez
égal, et qu'ainsi il doit y avoir eu bien peu d'erreur dans l'estime de notre
route. D'ailleurs, le 18, nous relevâmes l'île de Palme au sud-ouest-quart-ouest
corrigé, et selon M. Bellin, elle devait nous rester au sud-ouest. J'ai pu
conclure de ces deux observations que M. Bellin a placé l'île des Salvages
trente-deux minutes environ plus à l'ouest qu'elle n'y est effectivement. Au
reste, sur la carte anglaise du docteur Halley, cette île des Salvages est
placée trente lieues encore plus à l'ouest que sur celle de M. Bellin.
Je pris donc un nouveau point
de départ le 19 décembre à midi. Notre route n'eut depuis rien de particulier
jusqu'à notre atterrage à la rivière de la Plata.
La nuit du 17 au 18 janvier,
nous prîmes deux oiseaux, dont l'espèce est connue des marins sous le nom de
charbonniers. Ils sont de la grosseur d'un pigeon. Ils ont le plumage d'un gris
foncé ; le dessus de la tête blanc, entouré d'un cordon d'un gris plus noir que
le reste du corps, le bec effilé, long de deux pouces et un peu recourbé par le
bout, les yeux vifs, les pattes jaunes, semblables à celles des canards, la
queue très fournie de plumes et arrondie par le bout, les ailes fort découpées
et chacune d'environ huit à neuf pouces d'étendue. Les jours suivants nous vîmes
beaucoup de ces oiseaux.
Depuis le 27 janvier nous
avions le fond et le 29 au soir nous vîmes la terre, sans qu'il nous fut permis
de la bien reconnaître, parce que le jour était sur son déclin et que les terres
de cette côte sont fort basses. La nuit fut obscure, avec de la pluie et du
tonnerre. Nous la passâmes en panne sous les huniers, tous les ris pris et le
cap au large. Le 30, les premiers rayons du jour naissant nous firent apercevoir
les montagnes des Maldonades. Alors, il nous fut facile de reconnaître que la
terre vue la veille était l'île de Lobos.
Les Maldonades sont les
premières terres hautes qu'on voit sur la côte du nord après être entré dans la
rivière de la Plata, et les seules presque jusqu'à Montevideo. À l'est de ces
montagnes, il y a un mouillage sur une côte très basse. C'est une anse en partie
couverte par un îlot. Les Espagnols ont un bourg aux Maldonades, avec une
garnison. On travaille depuis quelques années, dans ses environs, une mine d'or
peu fiche ; on y trouve aussi des pierres assez transparentes.
À deux lieues dans
l'intérieur, est une ville nouvellement bâtie, peuplée entièrement de Portugais
déserteurs et nommée Pueblo Nuevo.
Le 31, à onze heures du
matin, nous mouillâmes dans la baie de Montevideo, par quatre brasses d'eau,
fond de vase molle et noire. Nous avions passé la nuit du 30 au 31, mouillés sur
une ancre, par neuf brasses même fond, à quatre ou cinq lieues dans l'est de
l'île de Flores. Les deux frégates espagnoles destinées à prendre possession des
îles Malouines étaient dans cette rade depuis un mois. Leur commandant, don
Philippe Ruis Puente, capitaine de vaisseau, était nommé gouverneur de ces îles.
Nous nous rendîmes ensemble à Buenos Aires afin d'y concerter avec le gouverneur
général don Francisco Bucarelli les mesures nécessaires pour la cession de
l'établissement que je devais livrer aux Espagnols. Nous n'y séjournâmes pas
longtemps et je fus de retour à Montevideo le 16 février.
Nous avions fait le voyage de
Buenos Aires, M. le prince de Nassau et moi, en remontant la rivière dans une
goélette ; mais comme pour revenir de même, nous aurions eu le vent debout, nous
passâmes la rivière vis-à-vis de Buenos Aires, au-dessus de la colonie du
Saint-Sacrement, et fîmes par terre le reste de la route jusqu'à Montevideo où
nous avions laissé la frégate. Nous traversâmes ces plaines immenses dans
lesquelles on se conduit par le coup d'œil, dirigeant son chemin de manière à ne
pas manquer les gués des rivières, chassant devant soi trente ou quarante
chevaux, parmi lesquels il faut prendre avec un lacs son relais lorsque celui
qu'on monte est fatigué, se nourrissant de viande presque crue, et passant les
nuits dans des cabanes faites de cuir, où le sommeil est à chaque instant
interrompu par les hurlements des tigres qui rôdent aux environs.
Je n'oublierai de ma vie la
façon dont nous passâmes la rivière de Sainte-Lucie, rivière fort profonde, très
rapide et beaucoup plus large que n'est la Seine vis-à-vis des Invalides. On
vous fait entrer dans un canot étroit et long, et dont un des bords est de
moitié plus haut que l'autre ; on force ensuite deux chevaux d'entrer dans
l'eau, l'un à tribord, l'autre à bâbord du canot, et le maître du bac tout nu,
précaution fort sage assurément, mais peu propre à rassurer ceux qui ne savent
pas nager, soutient de son mieux au-dessus de la rivière la tête des deux
chevaux, dont la besogne alors est de vous passer à la nage de l'autre côté,
s'ils en ont la force.
Don Ruis arriva à Montevideo
peu de jours après nous. Il y vint en même temps deux goélettes chargées l'une
de bois et de rafraîchissements, l'autre de biscuit et de farine, que nous
embarquâmes en remplacement de notre consommation depuis Brest. On avait employé
le temps du séjour à Montevideo à calfater le bâtiment, à raccommoder le jeu de
voiles qui avait servi pendant la traversée, et à remplir d'eau les barriques
d'armement. Nous mîmes aussi dans la cale tous nos canons, à l'exception de
quatre que nous conservâmes pour les signaux, ce qui nous donna de la place pour
prendre à bord une plus grande quantité de bestiaux. Les frégates espagnoles
étant également prêtes, nous nous disposâmes à sortir de la rivière de la Plata.
Buenos Aires est située par
trente-quatre degrés trente-cinq minutes de latitude australe ; sa longitude de
soixante degrés cinq minutes à l'ouest de Paris a été déterminée par les
observations astronomiques du P. Feuillée. Cette ville, régulièrement bâtie, est
beaucoup plus grande qu'il semble qu'elle devrait l'être, vu le nombre de ses
habitants, qui ne passe pas vingt mille, blancs, nègres et métis. La forme des
maisons est ce qui donne tant d'étendue. Si l'on excepte les couvents, les
édifices publics, et cinq ou six maisons particulières, toutes les autres sont
très basses et n'ont absolument que le rez-de-chaussée. Elles ont d'ailleurs de
vastes cours et presque toutes des jardins. La citadelle, qui renferme le
gouvernement, est située sur le bord de la rivière et forme un des côtés de la
place principale ; celui qui lui est opposé est occupé par l'hôtel de ville.
La cathédrale et l'évêché
sont sur cette même place où se tient chaque jour le marché public.
Il n'y a point de port à
Buenos Aires, pas même un môle pour faciliter l'abordage des bateaux. Les
vaisseaux ne peuvent s'approcher de la ville à plus de trois lieues. Ils y
déchargent leurs cargaisons dans des goélettes qui entrent dans une petite
rivière nommée Rio Chuelo, d'où les marchandises sont portées en charrois dans
la ville qui en est à un quart de lieue. Les vaisseaux qui doivent caréner ou
prendre un chargement à Buenos Aires se rendent à la Encenada de Baragan, espèce
de port situé à neuf ou dix lieues dans l'est-sud-est de cette ville.
Il y a dans Buenos Aires un
grand nombre de communautés religieuses de l'un et de l'autre sexe. L'année y
est remplie de fêtes de saints qu'on célèbre par des processions et des feux
d'artifice. Les cérémonies du culte tiennent lieu de spectacles. Les moines
nomment les premières dames de la ville Majordomes de leurs fondateurs et de la
Vierge. Cette charge leur donne le droit et le soin de parer l'église,
d'habiller la statue et de porter l'habit de l'ordre. C'est pour un étranger un
spectacle assez singulier de voir dans les églises de Saint-François ou de
Saint-Dominique des dames de tout âge assister aux offices avec l'habit de ces
saints instituteurs.
Les jésuites offraient à la
piété des femmes un moyen de sanctification plus austère que les précédents.
Ils avaient attenant à leur
couvent une maison nommée la « Casa de los ejercicios de las mujeres »,
c'est-à-dire la maison des exercices des femmes. Les femmes et les filles, sans
le consentement des maris ni des parents, venaient s'y sanctifier par une
retraite de douze jours.
Elles y étaient logées et
nourries aux dépens de la compagnie. Nul homme ne pénétrait dans ce sanctuaire
s'il n'était revêtu de l'habit de saint Ignace ; les domestiques, même du sexe
féminin, n'y pouvaient accompagner leurs maîtresses. Les exercices pratiqués
dans ce lieu saint étaient la méditation, la prière, les catéchismes, la
confession et la flagellation. On nous a fait remarquer les murs de la chapelle
encore teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit, rejaillir les disciplines
dont la pénitence armait les mains de ces Madeleines.
Au reste, la charité des
moines ne fait point ici acception de personnes. Il y a des cérémonies sacrées
pour les esclaves, et les dominicains ont établi une confrérie de nègres. Ils
ont leurs chapelles, leurs messes, leurs fêtes, et un enterrement assez décent ;
pour tout cela, il n'en coûte annuellement que quatre réaux par nègre agrégé.
Les nègres reconnaissent pour patrons saint Benoît de Palepne et la Vierge,
peut-être à cause de ces mots de l'Écriture, nigra sum, sed formosa, jilia
Jérusalem. Le jour de leur fête ils élisent deux rois, dont l'un représente
le roi d'Espagne, l'autre celui de Portugal, et chaque roi se choisit une reine.
Deux bandes, armées et bien vêtues, forment à la suite des rois une procession,
laquelle marche avec croix, bannières et instruments. On chante, on danse, on
figure des combats d'un parti à l'autre, et on récite des litanies. La fête dure
depuis le matin jusqu'au soir ; et le spectacle en est assez agréable.
Les dehors de Buenos Aires
sont bien cultivés. Les habitants de la ville y ont presque tous des maisons de
campagne qu'ils nomment quintas et leurs environs fournissent abondamment
toutes les denrées nécessaires à la vie. J'en excepte le vin, qu'ils font venir
d'Espagne ou qu'ils tirent de Mendoza, vignoble situé à deux cents lieues de
Buenos Aires. Ces environs cultivés ne s'étendent pas fort loin ; si l'on
s'éloigne seulement à trois lieues de la ville, on ne trouve plus que des
campagnes immenses, abandonnées à une multitude innombrable de chevaux et de
bœufs, qui en sont les seuls habitants. À peine, en parcourant cette vaste
contrée, y rencontre-t-on quelques chaumières éparses, bâties moins pour rendre
le pays habitable que pour constituer aux divers particuliers la propriété du
terrain, ou plutôt celle des bestiaux qui le couvrent. Les voyageurs qui le
traversent n'ont aucune retraite et sont obligés de coucher dans les mêmes
charrettes qui les transportent et qui sont les seules voitures dont on se serve
ici pour les longues routes. Ceux qui voyagent à cheval, ce qu'on appelle aller
à la légère, sont le plus souvent exposés à coucher au bivouac au milieu des
champs.
Tout le pays est uni, sans
montagnes et sans autres bois que celui des arbres fruitiers. Situé sous le
climat de la plus heureuse température, il serait un des plus abondants de
l'univers en toutes sortes de productions s'il était cultivé. Le peu de froment
et de maïs qu'on y sème y rapporte beaucoup plus que dans nos meilleures terres
de France. Malgré ce cri de la nature, presque tout est inculte, les environs
des habitations comme les terres les plus éloignées ; ou si le hasard fait
rencontrer quelques cultivateurs, ce sont des nègres esclaves. Au reste, les
chevaux et les bestiaux sont en si grande abondance dans ces campagnes que ceux
qui piquent les bœufs, en prennent ce qu'ils peuvent en manger et abandonnent le
reste qui devient la proie des chiens sauvages et des tigres : ce sont les seuls
animaux dangereux de ce pays.
Les chiens ont été apportés
d'Europe ; la facilité de se nourrir en pleine campagne leur a fait quitter les
habitations, et ils se sont multipliés à l'infini. Ils se rassemblent souvent en
troupe pour attaquer un taureau, même un homme à cheval, s'ils sont pressés par
la faim. Les tigres ne sont pas en grande quantité, excepté dans les lieux
boisés, et il n'y a que les bords des petites Rivières qui le soient. On connaît
l'adresse des habitants de ces contrées à se servir du lasso et il est certain
qu'il y a des Espagnols qui ne craignent pas d'enlacer des tigres : il ne l'est
pas moins que plusieurs finissent par être la proie de ces redoutables animaux.
J'ai vu à Montevideo une espèce de chat-tigre, dont le poil assez long est
gris-blanc. L'animal est très bas sur jambes et peut avoir cinq pieds de
longueur : il est dangereux, mais fort rare.
Le bois est très cher à
Buenos Aires et à Montevideo.
On ne trouve dans les
environs que quelques petits bois à peine propres à brûler. Tout ce qui est
nécessaire pour la charpente des maisons, la construction et le radoub des
embarcations qui naviguent dans la rivière vient du Paraguay en radeaux.
Les naturels, qui habitent
cette partie de l'Amérique, au nord et au sud de la rivière de la Plata, sont du
nombre de ceux qui n'ont pu être encore subjugués par les Espagnols et qu'ils
nomment Indios bravos. Ils sont d'une taille médiocre, fort laids et
presque tous galeux.
Leur couleur est très basanée
et la graisse dont ils se frottent continuellement les rend encore plus noirs.
Ils n'ont d'autre vêtement qu'un grand manteau de peau de chevreuil, qui leur
descend jusqu'aux talons, et dans lequel ils s'enveloppent. Les peaux dont il
est composé sont très bien passées : ils mettent le poil en dedans, et le dehors
est peint de diverses couleurs. La marque distinctive des caciques est un
bandeau de cuir dont ils se ceignent le front ; il est découpé en forme de
couronne et orné de plaques de cuivre. Leurs armes sont l'arc et la flèche : ils
se servent aussi du lasso et de boules. Ces Indiens passent leur vie à cheval et
n'ont pas de demeures fixes, du moins auprès des établissements espagnols. Ils y
viennent quelquefois avec leurs femmes pour y acheter de l'eau-de-vie et ils ne
cessent d'en boire que quand l'ivresse les laisse absolument sans mouvement.
Pour se procurer des liqueurs fortes, ils vendent armes, pelleteries, chevaux et
quand ils ont épuisé leurs moyens, ils s'emparent des premiers chevaux qu'ils
trouvent auprès des habitations et s'éloignent. Quelquefois ils se rassemblent
en troupes de deux ou trois cents pour venir enlever les bestiaux sur les terres
des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes des voyageurs. Ils pillent,
massacrent et emmènent en esclavage. C'est un mal sans remède : comment dompter
une nation errante, dans un pays immense et inculte, où il serai même difficile
de la rencontrer ?
D'ailleurs ces Indiens sont
courageux, aguerris, et le temps n'est plus où un Espagnol faisait fuir mille
Américains.
Il s'est formé depuis
quelques années dans le nord de la rivière une tribu de brigands qui pourra
devenir plus dangereuse aux Espagnols s'ils ne prennent des mesures promptes
pour la détruire. Quelques malfaiteurs échappés à la justice s'étaient retirés
dans le nord des Maldonades ; des déserteurs se sont joints à eux :
insensiblement le nombre s'est accru ; ils ont pris des femmes chez les Indiens
et commencé une race qui ne vit que de pillage. Ils viennent enlever des
bestiaux dans les possessions espagnoles pour les conduire sur les frontières du
Brésil, où ils les échangent avec les Paulistes contre des armes et des
vêtements. Malheur aux voyageurs qui tombent entre leurs mains. On assure qu'ils
sont aujourd'hui plus de six cents. Ils ont abandonné leur première habitation
et se sont retirés plus loin de beaucoup dans le nord-ouest.
Le gouverneur général de la
province de La Plata réside, comme nous l'avons dit, à Buenos Aires. Dans tout
ce qui ne regarde pas la mer, il est censé dépendre du vice-roi du Pérou ; mais
l'éloignement rend cette dépendance presque nulle, et elle n'existe réellement
que pour l'argent qu'il est obligé de tirer des mines du Potosi, argent qui ne
viendra plus en pièces connues depuis qu'on a établi cette année même dans le
Potosi un hôtel des monnaies. Les gouvernements particuliers du Tucuman et du
Paraguay dépendent, ainsi que les fameuses missions des jésuites, du gouverneur
général de Buenos Aires. Cette vaste province comprend en un mot toutes les
possessions espagnoles à l'est des Cordillères, depuis la rivière des Amazones
jusqu'au détroit de Magellan. Il est vrai qu'au sud de Buenos Aires il n'y a
plus aucun établissement, la seule nécessité de se pourvoir en sel fait pénétrer
les Espagnols dans ces contrées. Il part à cet effet tous les ans de Buenos
Aires un convoi de deux cents charrettes, escorté par trois cents hommes ; il va
par quarante degrés environ se charger de sel dans les lacs voisins de la mer,
où il se forme naturellement.
Le commerce de la province de
La Plata est le moins riche de l'Amérique espagnole ; cette province ne produit
ni or ni argent et ses habitants sont trop peu nombreux pour qu'ils puissent
tirer du sol tant d'autres richesses qu'il renferme dans son sein ; le commerce
même de Buenos Aires n'est pas aujourd'hui ce qu'il était il y a dix ans : il
est considérablement déchu depuis que ce qu'on y appelle l'internation des
marchandises n'est plus permise, c'est-à-dire depuis qu'il est défendu de faire
passer les marchandises d'Europe par terre de Buenos Aires dans le Pérou et le
Chili ; de sorte que les seuls objets de son commerce avec ces deux provinces
sont aujourd'hui le coton, les mules et le maté ou l'herbe du Paraguay. L'argent
et le crédit des négociants de Lima ont fait rendre cette ordonnance contre
laquelle réclament ceux de Buenos Aires. Le procès est pendant à Madrid, où je
ne sais quand ni comment on le jugera. Cependant Buenos Aires est riche, j'en ai
vu sortir un vaisseau de registre avec un million de piastres ; et si tous les
habitants de ce pays avaient le débouché de leurs cuirs avec l'Europe, ce
commerce seul suffirait pour les enrichir. Avant la dernière guerre il se
faisait ici une contrebande énorme avec la colonie du Saint-Sacrement, place que
les Portugais possèdent sur la rive gauche du fleuve, presque en face de Buenos
Aires ; mais cette place est aujourd'hui tellement resserrée par les nouveaux
ouvrages dont les Espagnols l'ont enceinte que la contrebande avec elle est
impossible s'il n'y a connivence ; les Portugais même qui l'habitent sont
obligés de tirer par mer leur subsistance du Brésil. Enfin ce poste est ici à
l'Espagne, à l'égard des Portugais, ce que lui est en Europe Gibraltar à l'égard
des Anglais.
La ville de Montevideo,
établie depuis quarante ans, est située à la rive septentrionale du fleuve,
trente lieues au-dessus de son embouchure, et bâtie sur une presqu'île qui
défend des vents d'est une baie d'environ deux lignes de profondeur sur une de
largeur à son entrée. À la pointe occidentale de cette baie est un mont isolé,
assez élevé, lequel sert de reconnaissance et a donné le nom à la ville ; les
autres terres qui l'environnent sont très basses. Le côté de la plaine est
défendu par une citadelle : plusieurs batteries protègent le côté de la mer et
le mouillage ; il y en a même une au fond de la baie sur une île fort petite,
appelée l'île aux Français. Le mouillage de Montevideo est sûr, quoiqu'on y
essuie quelquefois des pamperos, qui sont des tourmentes de vent de sud-ouest,
accompagnés d'orages affreux.
Montevideo a un gouverneur
particulier, lequel est immédiatement sous les ordres du gouverneur général de
la province. Les environs de cette ville sont presque incultes et ne fournissent
ni froment ni maïs ; il faut faire venir de Buenos Aires la farine, le biscuit
et les autres provisions nécessaires aux vaisseaux. Dans les jardins, soit de la
ville, soit des maisons qui en sont voisines, on ne cultive presque aucun
légume ; on y trouve seulement des melons, des courges, des figues, des pêches,
des pommes et des coings en grande quantité. Les bestiaux y sont dans la même
abondance que dans le reste de ce pays ; ce qui, joint à la salubrité de l'air,
rend la relâche à Montevideo excellente pour les équipages ; on doit seulement y
prendre des mesures contre la désertion. Tout y invite le matelot, dans un pays
où la première réflexion qui le trappe en mettant pied à terre c'est que l'on y
vit presque sans travail. En effet, comment résister à la comparaison de couler
dans le sein de l'oisiveté des jours tranquilles sous un climat heureux, ou de
languir affaissé sous le poids d'une vie constamment laborieuse et d'accélérer
dans les travaux de la mer les douleurs d’une vieillesse indigente ?
Le 28 février 1767, nous
appareillâmes de Montevideo avec les deux frégates espagnoles et une tartane
chargée de bestiaux. Nous convînmes don Ruis et moi, qu'en rivière il prendrait
la tête, et qu'une fois au large, je conduirais la marche. Toutefois, pour
obvier au cas de séparation, j'avais donné à chacune des frégates un pilote des
Malouines. L'après-midi il fallut mouiller, la brume ne permettant de voir ni la
grande terre ni l'île de Flores. Le vent fut contraire le lendemain ; je
comptais néanmoins que nous appareillerions, les courants assez forts dans cette
rivière favorisant les bordées ; mais voyant le jour presque écoulé sans que le
commandant espagnol fit aucun signal, j'envoyai un officier pour lui dire que,
venant de reconnaître l'île de Flores dans une éclaircie, je me trouvais mouillé
beaucoup trop près du banc aux Anglais, et que mon avis était d'appareiller le
lendemain, vent contraire ou non. Don Ruis me fit répondre qu'il était entre les
mains du pilote, pratique de la rivière, qui ne voulait lever l'ancre que d'un
vent favorable et fait. L'officier alors le prévint de ma part que je mettrais à
la voile dès la pointe du jour et que je l'attendrais en louvoyant, ou mouillé
plus au nord, à moins que les marées ou la force du vent ne me séparassent de
lui malgré moi.
La tartane n'avait point
mouillé la veille et nous la perdîmes de vue le soir pour ne plus la revoir.
Elle revint à Montevideo trois semaines après, sans avoir rempli sa mission. La
nuit fut orageuse, le pamperos souffla avec furie et nous fit chasser : une
seconde ancre que nous mouillâmes nous étala. Le jour nous montra les vaisseaux
espagnols, mâts de hune et basses vergues amenés, lesquels avaient beaucoup plus
chassé que nous. Le vent était encore contraire et violent, la mer très grosse,
ce ne fut qu'à neuf heures que nous pûmes appareiller sous les quatre voiles
majeures ; à midi nous avions perdu de vue les Espagnols demeurés à l'ancre et
le 3 mars au soir, nous étions hors de la rivière.
Nous eûmes, pendant la
traversée aux Malouines, des vents variables du nord-ouest au sud-ouest, presque
toujours gros temps et mauvaise mer : nous fûmes contraints de passer à la cape
le 15 et le 16, ayant essuyé quelques avaries. D'ailleurs notre mâture exigeait
le plus grand ménagement, la frégate dérivait outre mesure, sa marche n'était
point égale sur les deux bords, et le gros temps ne nous permettait pas de
tenter des changements dans son arrimage qui eussent pu la mettre mieux dans son
assiette. En général les bâtiments fins et longs sont tellement capricieux ;
leur marche est assujettie à un si grand nombre de causes souvent
imperceptibles, qu'il est fort difficile de démêler celles dont elle dépend. On
n'y va qu'à tâtons, et les plus habiles y peuvent prendre le change.
Depuis le 17 après-midi que
nous commençâmes à trouver le fond, le temps fut toujours chargé d'une brume
épaisse. Le 19, ne voyant pas la terre, quoique l'horizon se fut éclairci et
que, par mon estime, je fusse dans l'est des îles Sébaldes, je craignis d'avoir
dépassé les Malouines et je pris le parti de courir à l'ouest ; le vent, ce qui
est fort rare dans ces parages, favorisait cette résolution. Je fis grand chemin
à cette route pendant vingt-quatre heures et, ayant alors trouvé les sondes de
la côte des Patagons, je fus assuré de ma position et je repris avec confiance
la route à l'est. En effet, le 21, à quatre heures après midi, nous eûmes
connaissance des Sébaldes qui nous restaient au nord-est-quart-d'est à huit ou
dix lieues de distance, et bientôt après nous vîmes la terre des Malouines.
Le 23 au soir, nous entrâmes
et mouillâmes dans la grande baie, où mouillèrent aussi le 24 les deux frégates
espagnoles. Elles avaient beaucoup souffert dans leur traversée, le coup de vent
du 16 les ayant obligées d'arriver vent arrière, et la commandante ayant reçu un
coup de mer qui avait emporté ses bouteilles, enfoncé les fenêtres de sa
grand-chambre et mis beaucoup d'eau à bord. Presque tous les bestiaux embarqués
à Montevideo, pour la colonie, avaient péri par le mauvais temps. Le 25, les
trois bâtiments entrèrent dans le port et s'y amarrèrent.
Le 1er avril, je
livrai notre établissement aux Espagnols qui en prirent possession en arborant
l'étendard d'Espagne, que la terre et les vaisseaux saluèrent de vingt et un
coups de canon au lever et au coucher du soleil. J'avais lu aux Français
habitants de cette colonie naissante une lettre du roi, par laquelle Sa Majesté
leur permettait d'y rester sous la domination du roi catholique. Quelques
familles profitèrent de cette permission ; le reste, avec l'état-major, fut
embarqué sur les frégates espagnoles, lesquelles appareillèrent pour Montevideo
le 27 au matin. Pour moi je fus contraint de rester aux Malouines à attendre
L’Étoile sans laquelle je ne pouvais continuer mon voyage.
C'est en 1580 que l'on voit
les jésuites admis pour la première fois dans ces fertiles régions, où ils ont
depuis fondé, sous le règne de Philippe III, les missions fameuses auxquelles on
donne en Europe le nom du Paraguay, et plus à propos en Amérique celui de
l'Uruguay, rivière sur laquelle elles sont situées. Elles ont toujours été
divisées en peuplades, faibles d'abord et en petit nombre, mais que des progrès
successifs ont porté jusqu'à celui de trente-sept ; savoir, vingt-neuf sur la
rive droite de l'Uruguay, et huit sur la rive gauche, régies chacune par deux
jésuites en habit de l'ordre. Deux motifs qu'il est permis aux souverains
d'allier, lorsque l'un ne nuit pas à l'autre, la religion et l'intérêt, avaient
fait désirer aux monarques espagnols la conversion de ces Indiens ; en les
rendant catholiques on civilisait des hommes sauvages, on se rendait maître
d'une contrée vaste et abondante ; c'était ouvrir à la métropole une nouvelle
source de richesses et acquérir des adorateurs au vrai Dieu. Les jésuites se
chargèrent de remplir ces vues, mais ils représentèrent que, pour faciliter le
succès d'une si pénible entreprise il fallait qu'ils fussent indépendants des
gouverneurs de la province et que même aucun Espagnol ne pénétrât dans le pays.
Le motif qui fondait cette
demande était la crainte que les vices des Européens ne diminuassent la ferveur
des néophytes, ne les éloignassent même du christianisme, et que la hauteur
espagnole ne leur rendît odieux un joug trop appesanti. La cour d'Espagne,
approuvant ces raisons, régla que les missionnaires seraient soustraits à
l'autorité des gouverneurs, et que le trésor leur donnerait chaque année
soixante mille piastres pour les frais des défrichements, sous la condition qu'à
mesure que les peuplades seraient formées et les terres mises en valeur, les
Indiens paieraient annuellement au roi une piastre par homme depuis l'âge de
dix-huit ans jusqu'à celui de soixante. On exigea aussi que les missionnaires
apprissent aux Indiens la langue espagnole ; mais cette clause ne paraît pas
avoir été exécutée.
Les jésuites entrèrent dans
la carrière avec le courage des martyrs et une patience vraiment angélique. Il
fallait l'un et l'autre pour attirer, retenir, plier à l'obéissance et au
travail des hommes féroces, inconstants, attachés autant à leur paresse et à
leur indépendance.
Les obstacles furent infinis,
les difficultés renaissaient à chaque pas ; le zèle triompha de tout, et la
douceur des missionnaires amena enfin à leurs pieds ces farouches habitants des
bois. En effet, ils les réunirent dans des habitations, leur donnèrent des lois,
introduisirent chez eux les arts utiles et agréables ; enfin, d'une nation
barbare, sans mœurs et sans religion, ils en firent un peuple doux, policé,
exact observateur des cérémonies chrétiennes. Ces Indiens, charmés par
l'éloquence persuasive de leurs apôtres, obéissaient volontiers à des hommes
qu'ils voyaient se sacrifier à leur bonheur ; de telle façon que, quand ils
voulaient se former une idée du roi d'Espagne, ils le représentaient sous
l'habit de saint Ignace.
Cependant il y eut contre son
autorité un instant de révolte dans l'année 1757. Le roi catholique venait
d'échanger avec le Portugal les peuplades des missions situées sur la rive
gauche de l'Uruguay contre la colonie du Saint-Sacrement. L'envie d'anéantir la
contrebande énorme, dont nous avons parlé plusieurs fois, avait engagé la cour
de Madrid à cet échange. L'Uruguay devenait ainsi la limite des possessions
respectives des deux couronnes ; on faisait passer sur sa rive droite les
Indiens des peuplades cédées, et on les dédommageait en argent du travail de
leur déplacement. Mais ces hommes, accoutumés à leurs foyers, ne purent souffrir
d'être obligés de quitter des terres en pleine valeur pour en aller défricher de
nouvelles. Ils prirent donc les armes : depuis longtemps on leur avait permis
d'en avoir pour se défendre contre les incursions des Paulistes, brigands sortis
du Brésil et qui s'étaient formés en république vers la fin du XVIe
siècle. La révolte éclata sans qu'aucun jésuite parût jamais à la tête des
Indiens.
On dit même qu'ils furent
retenus par force dans les villages pour y exercer les fonctions du sacerdoce.
Le gouverneur général de la province de La Plata, dom Joseph Andonaighi, marcha
contre les rebelles, suivi de dom Joachim de Viana, gouverneur de Montevideo.
Il les défit dans une
bataille où il périt plus de deux mille Indiens. Il s'achemina ensuite à la
conquête du pays ; et dom Joachim, voyant la terreur qu'une première défaite y
avait répandue, se chargea avec six cents hommes de le réduire en entier. En
effet, il attaqua la première peuplade, s'en empara sans résistance et, celle-là
prise, toutes les autres se soumirent.
Sur ces entrefaites la cour
d'Espagne rappela dom Joseph Andonaighi et dom Pedro Cevallos arriva à Buenos
Aires pour le remplacer. En même temps Viana reçut ordre d'abandonner les
missions et de ramener ses troupes. Il ne fut plus question de l'échange,
projeté entre les deux couronnes, et les Portugais, qui avaient marché contre
les Indiens avec les Espagnols, revinrent avec eux. C'est dans le temps de cette
expédition que s'est répandu en Europe le bruit de l'éle